Quant au nom que porte la mère de Jésus, il est évidemment symbolique. Il a peut-être été donné après coup par les évangélistes, ou choisi intentionnellement par les parents – inconnus – de la Vierge. De plus, en latin et dans les langues romanes, ce nom acquiert une valeur symbolique supplémentaire qu’il n’a ni en hébreu, ni en grec, ni dans les autres langues indo-européennes : Maria est en effet le neutre pluriel de mare et signifie d’abord et avant tout « les mers », ce qui renvoie inévitablement à la Genèse (1, 2), quand il est dit que « le souffle d’Élohim planait sur les faces des eaux ». L’allusion aux eaux-mères, donc à une Mère universelle, est parfaitement claire, du moins dans l’esprit des traducteurs latins des Évangiles ; à ce sujet, il ne faudrait pas oublier que l’origine de toute vie, sur le globe terrestre, se situe, d’un point de vue scientifique, dans les eaux primordiales. C’est assurément en toute connaissance d’un contenu idéologique qu’on a traduit en latin par Maria le nom hébraïque de la mère de Jésus.

Mais la graphie franco-anglaise Myriam, actuellement utilisée, est incorrecte et devrait être corrigée en Miriam, avec deux « i », voyelles, non écrits en hébreu, mais par contre avec un « â » (aleph) consonne. Le nom hébreu est donc mèm-rech-aleph-mèm qu’on peut transcrire par MRAM, autrement dit un tétragramme sacré qui fait pendant au tétragramme divin YHWH, ce qui est loin d’être inintéressant, surtout quand on connaît l’importance donnée par la tradition juive à la puissance vibratoire des lettres. De plus, sans être obligé de recourir aux méthodes subtiles de la Kabbale, on est bien obligé de constater que ce tétragramme féminin MRAM comporte des lettres clés qui se retrouvent dans toutes les langues du monde pour exprimer la maternité. Ce n’est donc pas par hasard que celle qui est devenue la mère de Jésus, et de l’humanité tout entière, a été nommée Miriâm-Maria.

Au reste, on découvre d’autres femmes qui portent ce nom dans la Bible. D’abord, dans l’Ancien Testament, il y a Miriâm, sœur aînée de Moïse et d’Aaron, forte femme en vérité, et sans l’influence de laquelle les deux frères se laisseraient parfois aller au désespoir et à l’inaction. Mais cette Miriâm est curieusement mêlée à une histoire de préséance, très peu claire, du moins dans le récit de l’Exode. Il semble en effet que Miriâm ait suscité une sorte de révolte pour prendre le pouvoir sur les Hébreux. Châtiée par Yahveh, elle fut frappée par la lèpre, puis pardonnée et guérie. Ne s’agirait-il pas plutôt d’une sorte d’apostasie, d’un retour au culte de la déesse mère dont Moïse, farouche partisan du concept de Dieu père, se montrait le plus virulent des ennemis ? L’hypothèse n’a rien d’invraisemblable.

Il y a aussi des Miriâm dans le Nouveau Testament, en particulier au pied de la Croix, où, selon Jean (19, 25), elles sont au nombre de trois : « Se tiennent près de la croix de Ieshoua sa mère, la sœur de sa mère, Miriâm, celle de Clôpas, et Miriâm de Magdala. » Jean est le seul évangéliste à signaler la présence de la mère de Jésus, les synoptiques se contentant de mentionner Miriâm de Magdala et les femmes qui avaient suivi Jésus depuis la Galilée. À priori, comme Jean est le seul évangéliste témoin de la crucifixion, on serait tenté de préférer sa version à celle des autres. Mais il y a beaucoup de symboles chez Jean, qui sont de coloration nettement gnostique, et l’on ne peut s’empêcher de penser que cette « triade » de Marie recèle une signification d’ordre plus subtil. Dans l’Antiquité classique, mais surtout dans le domaine celtique, les personnages divins de nature féminine sont la plupart du temps triplés, constituant de véritables « trinités ». Il en est ainsi dans tous les récits mythologiques irlandais, notamment à propos de la « triple Brigit » ou de « Brigit aux trois visages » (Brigit, Bodbh, Morrigane), mais il en est de même dans la statuaire gallo-romaine qui abonde en représentations tricéphales ou de groupes de trois matrones, c’est-à-dire de trois déesses mères. Les trois Maries présentes sous la croix de Jésus ne seraient-elles pas l’expression d’un concept trinitaire, à savoir le concept de la Grande Mère universelle représentée sous ses trois aspects ? Ce n’est qu’une question, mais elle est importante, surtout à cause de la présence – parfois gênante pour les commentateurs – de Miriâm de Magdala, la Madeleine si célèbre dans la tradition populaire chrétienne.

Il faut dire que cette Madeleine demeure bien mystérieuse : est-elle un personnage unique, ou apparaît-elle sous trois aspects et trois noms différents ? La lecture attentive des textes canoniques ne permet pas de répondre catégoriquement à cette question car, en dehors de la mère de Jésus, il y est fait mention de trois Maries qui sont les « saintes femmes » venues de Galilée et qui, en définitive, pourraient bien n’être qu’une seule et même personne. Il y a d’abord la pécheresse pardonnée par Jésus chez le pharisien Simon (Luc  7), puis Marie de Béthanie, sœur de Marthe et de Lazare, qui répand du parfum sur les pieds de Jésus (Jean  11 et 12) et enfin, au Golgotha et au tombeau, la Marie dite de Magdala (jJean  19 et 20). Et rien, dans le contexte, ne peut s’opposer à une identification de ces trois femmes en une seule et unique.

De toute façon, ces femmes occupent un rang social élevé et sont fortunées, y compris la « pécheresse » – donc une prostituée – qui se trouve dans la maison de Simon. On oublie trop que Jésus, pendant sa vie errante publique en compagnie de ses disciples, n’a jamais eu de difficultés matérielles. Or, lui et ses compagnons ne vivaient pas de l’air du temps, et Judas était même le Trésorier du groupe, preuve que l’argent ne manquait pas. Était-ce une fortune personnelle, ou l’accumulation de « subventions » accordées par des familles riches ? Dans ce cas, il faudrait penser que Miriâm de Magdala, sans aucun doute l’une des toutes premières disciples de Jésus, aurait pu soutenir matériellement son action, car Magdala était, en ce temps-là, une ville dont la prospérité semblait reposer sur la présence d’établissements d’un genre particulier, et la Madeleine aurait pu être la richissime propriétaire d’un de ces établissements. Ceux-ci sont difficiles à définir, encore que l’ombre de la prostitution rôde sans cesse autour de Miriâm de Magdala. Mais quelle prostitution ? C’est là que peut réapparaître, en toute logique, le culte, jugé scandaleux par certains, de la divinité mère, sous une quelconque appellation. Miriâm de Magdala, qu’on considère trop souvent comme une ancienne patronne de bordel, n’était-elle pas plutôt une grande prêtresse de la Grande Déesse, maîtresse d’une troupe de hiérodules, autrement dit de prostituées sacrées ? Hypothèse qui est loin d’être absurde. Lorsque, dans la maison de Béthanie, la sœur de Lazare (ami très cher de Jésus) répand le parfum sur les pieds du Christ, elle accomplit un véritable rituel – que Judas, très choqué, juge sévèrement10 » –, un authentique rituel d’onction royale. L’événement, rapporté en détail dans l’Évangile de Jean, est de toute première importance, car il ne constitue pas une simple marque de déférence envers Jésus. Cela va beaucoup plus loin, comme il ressort de la réflexion de Jésus à Marthe rapportée par Luc (10, 42) : « Miriâm a choisi la bonne part, qui ne lui sera pas enlevée. » Mais, pour le comprendre, il ne faut pas s’arrêter à l’interprétation qui veut que l’acte de Miriâm ait été un geste d’humilité ou de repentir. L’épisode est à mettre en parallèle avec le baptême de Jésus par le Précurseur : cette première onction marquait la filiation avec la religion du Dieu père, la seconde marque la filiation avec la religion de la déesse mère, et Jésus, opérant cette synthèse (cette réconciliation ?), se présente comme l’unique pivot de la vie spirituelle à venir.

Décidément, cette Madeleine est bien gênante, aussi gênante que la mère de Jésus, du moins dans l’optique de ceux qui ont récupéré le message christique dans le cadre d’une société androcratique, gérée par les hommes, et accrochée à la notion de Dieu père exclusif, qui est le seul à donner la vie, qui châtie et récompense selon son bon plaisir, et qui se conduit finalement comme n’importe quel vulgaire despote oriental. Il n’y avait rien de tel dans les paroles prêtées à Jésus, et la vie publique de celui-ci est parsemée de femmes dont l’ambiguïté ne fait aucun doute. C’est pour cette raison qu’aux premiers siècles du christianisme, les maîtres du pouvoir spirituel se sont efforcés de « laver » les textes de tout ce qui était trop « féministe » et aurait pu faire songer à une survivance de l’antique religion de la Déesse. Ainsi fut minimisé le personnage de Miriâm, la mère de Jésus, réduite à n’être plus que la « servante du Seigneur ». Ainsi fut minimisé le rôle de Miriâm de Magdala, réduite à n’être qu’une prostituée. Et pourtant, n’était-elle pas l’Initiatrice ? C’est à elle, non pas à sa mère, ni aux apôtres, que Jésus apparaît la première fois après sa résurrection. Ce ne doit pas être un hasard.

À travers ces informations fragmentaires, volontairement dispersées pour qu’une grande majorité de fidèles n’en connaissent plus le sens et la portée, il est cependant facile de reconstituer un schéma initiatique qu’on a tenté, par tous les moyens, de faire coïncider avec des événements réels dont on n’a aucune raison de refuser l’authenticité. Né d’une vierge (femme non dépendante d’un homme), elle-même incarnation de la Grande Déesse (d’où le concept d’Immaculée Conception, parfaitement logique), et du souffle du Dieu père (Élohim), principe générateur du grand tout, Jésus accomplit son destin de Christ (Messie) pour rédimer et guider l’humanité qu’il incarne en lui-même. Révélé comme le fils du Père par l’onction baptismale du Précurseur, figure hautement symbolique de l’antique religion du Dieu père (Yahveh), il est ensuite révélé en tant que fils de la Mère par l’onction de la Magdaléenne, elle-même figure emblématique de l’antique religion métroaque. Il peut alors accomplir ce qui doit être accompli, autrement dit subir l’épreuve de la mort et en triompher. Et c’est évidemment une femme, la grande prêtresse de la déesse mère, qui préside à sa renaissance : il sera désormais le Christ en gloire qui orne le portail occidental de certaines cathédrales romanes.

Or, dès le début des missions apostoliques, tout a été mis en œuvre pour passer sous silence cette double filiation – spirituelle – de Jésus, féminine et masculine. Le but était de rompre définitivement avec les religions de la déesse mère avec lesquelles le message chrétien entrait en compétition, compétition qui s’est ensuite bien souvent transformée en conflit violent et sanglant. Dans l’Empire romain, où était véhiculé l’Évangile, l’adversaire était essentiellement cette religion syncrétique de Mithra et de Cybèle que finirent par adopter – pour des buts politiques évidents – les empereurs. On ignore beaucoup trop que les « persécutions » dont a été victime l’Église naissante n’étaient pas le fait des zélateurs de Jupiter et des dieux traditionnels gréco-romains, auxquels personne ne croyait plus depuis bien longtemps, mais des fidèles de Cybèle et des hommes politiques influencés par eux. Cette lutte à mort s’est terminée, on le sait, par la victoire du christianisme. À quel prix ! Non seulement les images divines féminines avaient été anéanties, mais tout en reconnaissant aux femmes leur nature humaine intégrale, on les avait écartées délibérément du culte et surtout du sacerdoce, celui-ci devenant l’exclusivité des fils du Dieu père. Cette exclusion, commencée par saint Paul, s’est maintenue et parfois amplifiée au cours des siècles, et se manifeste avec autant de virulence de nos jours, comme en témoignent les réticences vis-à-vis de la prêtrise des femmes, même au sein de l’Église anglicane, apparemment plus libérale, ainsi que le refus total et absolu d’une telle aberration par la mentalité de la majorité des chrétiens de toutes obédiences. Malgré des discours qui se veulent féministes, malgré d’importantes concessions faites à l’apostolat des femmes, la règle est toujours masculine : seul un homme peut représenter Jésus, et donc le Dieu père, car admettre les femmes dans la fonction sacerdotale serait revenir purement et simplement aux cultes jugés scandaleux d’avant le christianisme.

Mais cette méfiance, parfois teintée d’hostilité, envers les femmes, est un phénomène d’origine socio-culturelle et, de même qu’il n’en a pas été toujours ainsi, il est fort possible qu’elle s’atténue progressivement et disparaisse. Bien différent est le concept même de divinité mère qui appartient par nature à la pensée humaine, sans doute parce qu’il touche au plus profond de l’être, à savoir les rapports affectifs autant que biologiques entre la mère et l’enfant. Il s’agit là d’un principe fondamental qui, même combattu ou refoulé, constitue une des composantes de l’être humain. On a cru avoir chassé définitivement du Temple l’image rassurante autant que provocatrice de la déesse mère des origines : elle y est revenue et y a pris même bien souvent une place prépondérante. Non, la Grande Déesse n’est pas morte, et l’ombre de la Vierge des Commencements s’étend plus que jamais sur un monde en pleine interrogation sur son avenir.

 

Il est évident que, dans les débuts du christianisme, le personnage de Miriâm, la mère de Jésus, n’a eu qu’une importance relative, le peu de cas qu’en font les Évangiles, celui de Luc mis à part, le prouve assez bien. Ce sont les Actes des Apôtres qui commencent à s’intéresser à elle, mais il faut y voir de toute façon l’influence personnelle de Luc, probablement ancien zélateur de la Déesse, donc sachant très bien de quoi il retournait, et désireux de revêtir d’habits « convenables » la nudité ou l’impudeur de l’antique divinité auxquels les juifs, comme les païens, s’étaient trop souvent « prostitués ». De plus, une question théologique de grande importance commençait à agiter les premiers exégètes du message : était-il concevable que celle qui avait porté Jésus, fils de Dieu, donc un être divin, dans son ventre ait pu être une femme ordinaire, avec tous les défauts prêtés à son sexe, en un mot le contenant d’un contenu parfait pouvait-il être imparfait ? La réponse était « non », même si ce « non » était assorti de spéculations diverses.

À vrai dire, c’est dans les milieux gnostiques que cette question eut les plus grands retentissements : le problème concernant Miriâm, mère de Jésus, rencontrait inévitablement le concept de la Vierge universelle, parfois nommée Pistis Sophia, la Sagesse créatrice, qui n’était au fond qu’une forme intellectualisée de l’antique déesse mère. Et l’on assista même, dans certaines sectes gnostiques11, à la résurgence de cultes sexuels jugés aberrants par les Pères de l’Église, qui les ont abondamment commentés, ce qui n’était d’ailleurs guère propice à infléchir leur intransigeance à l’égard de la femme et du concept de divinité mère.

On sait que les sectes gnostiques, qui ont fleuri dans tout l’Orient méditerranéen pendant les premiers siècles de notre ère, se proposaient d’établir un lien entre les traditions mystico-philosophiques les plus anciennes et le message christique. Ce lien se présentait parfois sous un aspect syncrétique assez incohérent, mais le plus souvent il constituait une très sérieuse tentative de synthèse approfondie. Il permettait en particulier de justifier pleinement le concept de la divinité féminine primordiale, celle que tout l’Orient vénérait sous des noms très divers, notamment dans la ville d’Éphèse, qui était, depuis la plus haute Antiquité, le sanctuaire le plus important de tous les cultes rendus à la déesse mère. Or, c’est à Éphèse que, selon la tradition chrétienne, l’apôtre Jean emmena la mère de Jésus pour y résider avec elle, dans une maison que l’on se fit un devoir, quelques siècles plus tard, de reconnaître comme authentique. Pourquoi pas ? Mais les coïncidences sont curieuses, surtout si l’on songe que c’est à Éphèse, en 431, que fut reconnue la notion de Theotokos attachée à Miriâm.

Pour les divers théoriciens gnostiques, en tout cas, cette image de la déesse mère universelle, sous quelque nom qu’on l’invoquât, était capable de cristalliser toutes les pulsions de l’être humain vers la connaissance suprême. L’Esprit-Saint fut alors considéré comme le symbole de la Mère, à l’intérieur même de la Trinité. Le mot par lequel on désignait le Saint-Esprit était neutre en grec (langue dans laquelle étaient exprimées ces spéculations), mais féminin en hébreu et en araméen. Les gnostiques eurent tôt fait de remplacer le neutre grec pneuma (souffle) par le féminin sophia (sagesse), le terme s’employant d’ailleurs de façon courante aussi bien au masculin qu’au féminin. Et le terme sophia, dans la tradition gnostique, désignait nettement la composante féminine de la divinité : c’était la sagesse divine créatrice et moule primordial de tout ce qui est, le souffle essentiel par lequel tout être vivant doit passer avant d’acquérir sa forme.

À l’origine, la gnose est d’essence grecque, avec des apports non négligeables de l’Iran et de l’Égypte. Au 1er siècle de notre ère, la ville hellénistique d’Alexandrie fut le grand centre des spéculations gnostiques. Or, Alexandrie fut bientôt le lieu privilégié des rencontres entre intellectuels de différents pays et le lieu d’asile des juifs de la diaspora en même temps qu’un foyer de christianisation. Les gnostiques cherchèrent à concilier leurs propres traditions avec les traditions judéo-chrétiennes, et c’est dans ce cadre qu’il faut replacer l’élaboration de la doctrine « mariale ». Il faut cependant préciser que les gnostiques ne s’exprimaient pas en termes théologiques, mais bien plutôt en termes philosophiques, accumulant pour ce faire des éléments mystiques, des fables mythologiques et des spéculations cosmologiques. Il s’agit donc d’une remarquable tentative de synthèse prétendant déboucher sur la connaissance (la gnose) de l’univers et de la divinité créatrice. Mais ce raccordement entre la pensée gréco-iranienne et la pensée judéo-chrétienne va bientôt conduire à des spéculations inattendues.

Les gnostiques se saisirent en effet comme d’une proie de la notion de « Jérusalem céleste », image symbolisant l’humanité future complètement rédimée. Puis, par voie de comparaison, ils en vinrent à mettre en valeur l’assemblée elle-même des participants à cette Jérusalem céleste, autrement dit l’Ecclesia, l’Église (« assemblée » au sens étymologique). C’est Jésus lui-même qui fait allusion à cette Jérusalem céleste, et il en parle toujours en termes qui insistent sur la féminité de cette assemblée d’élus. Paul en reprend l’image et l’appellation, et il la définit comme « notre mère », ce qui explique et justifie l’expression bien connue et employée n’importe comment par la suite : « notre sainte mère l’Église ». Il ne s’agit en effet pas le moins du monde d’une Église institutionnelle avec ses hiérarchies, ses règlements et aussi ses aberrations justement discutables, mais de l’assemblée, de la collectivité, de la « communion des saints ». Et, dans toutes les traditions, cette communauté est représentée par l’image d’une femme, à la fois mère, épouse ou amante, sœur et fille. Ainsi en est-il d’Isis, de Cybèle et d’un personnage devenu romanesque comme la reine Guenièvre qui, avant de représenter sa propre individualité, reste la permanente incarnation du groupe social et quasi mystique dont elle est le centre absolu.

On comprend alors comment ce concept d’assemblée d’élus, en quelque sorte épouse et mère du Christ, en même temps que sa fille, s’est lentement identifié au personnage concret de Miriâm, mère de Jésus, mais également mère de tous les hommes. Et si Miriâm est la mère de tous les hommes, être féminin parfaitement historique ou parfaitement historicisé (comme on voudra, le résultat étant identique), elle ne pouvait être saisie de façon sensible que sous un aspect connu et reconnaissable : de là vient qu’elle acquit très tôt, compte tenu d’une savante censure, les caractéristiques essentielles dévolues autrefois à la Grande Déesse universelle, mère de tous les dieux et de tous les hommes. C’est dire la complexité du personnage de Miriâm, devenue ensuite la Très-Sainte Vierge Marie. Un texte de la fin du XIIe siècle, le récit arthurien de Perlesvaux, d’inspiration clunisienne mais empreint de réminiscences celtiques, témoigne clairement de la conscience que les élites intellectuelles – donc cléricales – du Moyen Âge avaient du rôle exceptionnel joué par la Vierge. Dans un épisode qui se place au début du récit, le roi Arthur se trouve à la porte d’une mystérieuse chapelle. Il lui est impossible d’y pénétrer, à cause de son impureté (en fait parce qu’il n’a subi aucune initiation spirituelle), mais il peut voir, par une porte entrouverte, ce qui se passe à l’intérieur : « L’ermite disait le confiteor, et à sa droite le roi aperçut un enfant d’une extraordinaire beauté ; il était vêtu d’une aube et portait une couronne d’or chargée de pierres précieuses qui répandaient une vive clarté. À sa gauche se tenait une dame si belle qu’aucune beauté au monde n’aurait pu lui être comparée… Elle assit l’enfant sur ses genoux et se mit à l’embrasser avec une infinie tendresse. “Seigneur, disait-elle, vous êtes tout à la fois mon père, mon fils, mon époux, mon sauveur et le Sauveur du monde.”12 » On ne peut mieux énumérer les fonctions attribuées à la Vierge Marie et, à y bien regarder, ce sont celles qui étaient dévolues à la Grande Déesse des Commencements.

Il est en effet indispensable d’utiliser des images ou des mots appartenant au concret pour exprimer un thème conceptuel par essence incommunicable, et il n’était pas possible de traduire le problème des origines du monde et des êtres vivants autrement qu’en termes de maternité, donc de féminité. Les notions abstraites sont transmises par des objets concrets, qu’on pourrait appeler « objets de méditation », et qui permettent de comprendre ou de sentir lorsqu’on projette sur eux des images, des pulsions, des sentiments ou même des certitudes intérieures. La femme, évidemment d’une beauté supérieure, inégalable, résume donc admirablement le concept du principe maternel qui préside à l’apparition, à l’existence, de tous les êtres et de toutes les choses. Ces regards sur la féminité se sont alors, dans le contexte chrétien, cristallisés sur le personnage historique ou historicisé de Miriâm, et il ne pouvait en être différemment. Mais il est évident que dans ces conditions, le concept même de la Vierge mère préexistait depuis des temps immémoriaux à la naissance réelle de la Galiléenne Miriâm : c’est d’ailleurs ce qui ressort du concept d’Immaculée Conception, même si ce concept n’est pas toujours bien compris par les chrétiens eux-mêmes, ou par les détracteurs du christianisme.

L’Évangile de Jean, qui, ne l’oublions pas, véhicule de nombreuses spéculations gnostiques, commence ainsi : « Dans le Principe était le Verbe13. » Cela veut dire que le Verbe, le logos grec qui correspond au dabar hébreu, « parole efficace », n’est pas Dieu lui-même, mais qu’il se trouve en Dieu : il s’agit donc d’une des activités fonctionnelles attribuées à Dieu, le Principe pouvant être identifié à Dieu lui-même dans sa totalité, Dieu étant l’alpha et l’oméga, le début et la fin, ce qui se traduit admirablement par le aum oriental et l’amen chrétien, formules lourdes de conséquences et qu’il importe d’ailleurs de ne pas prononcer inconsidérément. Mais il y a dans le Principe d’autres principes fondamentaux. Si Dieu est une totalité, un absolu (équivalent au néant s’il ne suscite pas l’Autre en face de lui, selon la fameuse dialectique de Hegel), il doit extraire de lui-même une part féminine pour accomplir l’acte de création. Et, parallèlement à la phrase « Dans le Principe était le Verbe », on pourrait aussi bien dire « Dans le Principe était la féminité ». Ainsi émerge l’idée d’une composante féminine, matricielle, de la divinité primordiale absolue et indifférenciée.

Il n’est pas question cependant d’en arriver à affirmer que Dieu est une femme. Dieu n’est pas plus femelle qu’il n’est mâle (en dépit de l’imagerie puérile si répandue du Dieu père). Dieu est. Si Dieu est le Tout, il ne peut être séparé, coupé, puisque tel est le sens originel du mot sexué : cette « coupure » est le propre des créatures, issues de Dieu mais projetées en dehors de lui dans une existence autonome et nécessairement imparfaite, c’est-à-dire, au sens strictement étymologique, non encore achevée, non encore parvenue à sa plénitude. Dieu n’est donc pas femme puisque cette affirmation serait restrictive. Par contre, la féminité est en Dieu, ce qui ne veut pas dire, dans la pensée chrétienne tout au moins, qu’on puisse supposer l’existence d’une déesse, celle-ci étant hiérarchiquement inférieure. La Vierge Marie n’est donc pas la Grande Déesse des religions qui ont précédé le christianisme, mais dans l’inconscient collectif elle en a pris la succession, surtout sur le plan de la représentation concrète.

Ces distinctions sont subtiles, mais elles permettent de mettre en lumière l’importance d’une conception, remontant à la nuit des temps, d’une composante féminine divine, prenant tantôt l’aspect d’un personnage anthropomorphique, demeurant tantôt à l’état de pure abstraction. « Cette existence d’un grand Principe féminin universel, vierge et fécondateur, Matrice originelle de toutes choses, est d’une logique rigoureuse pour ceux qui sont familiarisés avec les lois d’analogie qui forment la base de l’harmonie éternelle14. » En un sens, ce grand Principe féminin peut être assimilé à la Hylè des philosophes grecs, mais revêtue d’une coloration néoplatonicienne. « Les alchimistes avaient donc infiniment raison lorsqu’ils enseignaient que pour obtenir la Pierre philosophale il faut se procurer la Hylè du monde, le Latex primitif des choses qui a porté le Verbe dans son sein15. » Le mot latin materia, qui désigne ce que nous appelons la « matière », n’est-il pas bâti sur le mot mater, la « mère » ? Dans ces conditions, « la Vierge étant la première-née des œuvres de Dieu, et formée avant les temps, son existence ne pouvait se borner à la courte période évangélique : il n’est donc pas extraordinaire qu’elle fût connue sur terre dès le commencement, et bien avant sa manifestation terrestre16 ». La Galiléenne Miriâm existait avant l’aube des temps dans la pensée de Dieu, et ce n’est pas du fait des hasards de l’histoire que, selon la tradition chrétienne, la Vierge Marie est censée avoir vécu à Éphèse, principal sanctuaire de la Déesse des Commencements.

Il ne faut en effet pas négliger que le concept de divinité mère est lié à la matière, donc à la Terre, et que par conséquent cet aspect tellurique provoque obligatoirement des localisations à des endroits supposés favorables à une relation privilégiée entre la mère et l’enfant, entre le « créateur » quel qu’il soit et la créature. À Delphes, le sanctuaire de la Grande Déesse, sanctuaire souterrain, matriciel, se trouvait marqué par l’omphalos, le nombril du monde. Il ne pouvait en être autrement, et tous les sanctuaires de la Déesse antique, comme ceux de la Vierge Marie du christianisme, sont, d’une façon ou d’une autre, en étroite corrélation avec un lieu offrant certaines caractéristiques féminines : grotte ou chambre artificielle (utérus), tertre naturel ou artificiel (ventre de femme enceinte), source jaillie des profondeurs (lait maternel). En fait, même si l’impact symbolique de ces lieux est évident, il ne s’agit pas tellement d’une tradition culturelle : ce sont, dans la plupart des cas, les lieux eux-mêmes qui provoquent l’établissement ou l’édification d’un sanctuaire.

 

Les peuples de la préhistoire, qu’on a trop tendance à considérer péjorativement comme des « primitifs », possédaient en effet des connaissances, perdues aujourd’hui, ou volontairement ignorées, sur ce que l’on appelle maintenant la géobiologie, c’est-à-dire l’étude des vibrations propres à un lieu et de leur influence non seulement sur le comportement physique des êtres vivants mais encore sur leur psychisme, pour ne pas dire leur spiritualité. Certes, ces connaissances ne pouvaient guère être rationnelles, vu l’insuffisance technologique et l’absence probable de système de mesures stables, mais cette faiblesse « scientifique » était compensée par une plus grande conscience intuitive du milieu. Vivant en contact intime et permanent avec la nature, les populations de la préhistoire savaient, sans pouvoir l’exprimer logiquement, qu’existaient des endroits où l’on ressentait davantage une certaine transcendance, positive ou négative. Ainsi se manifestait le sentiment du « sacré », ce rapport subtil entre l’être humain et tout ce qui le dépasse.

On s’étonne toujours, avec une certaine naïveté, lorsqu’on lit les plus anciens textes de l’humanité, qui sont tous d’essence mythologique ou religieuse, d’observer une grande familiarité entre les dieux et les humains. Dans la Bible hébraïque, Yahveh se manifeste constamment au « glébeux » (c’est-à-dire Adam, selon la traduction d’André Chouraqui) et à ses descendants. Et quand ce n’est pas Yahveh, ce sont ses envoyés, ses « anges », qui assurent la transmission entre le visible et l’invisible. Dans l’Iliade ou l’Odyssée, les divinités se « matérialisent » fréquemment et interviennent dans les destinées humaines. Dans des traditions celtiques primitives, telles qu’elles ont été collectées dans les récits irlandais du Moyen Âge, les « dieux » (qui ne sont en réalité que des aspects fonctionnels d’une divinité unique) imprègnent la vie quotidienne, où de toute façon, il y a interpénétration entre le monde divin et le monde humain. Et tout cela, dans le cadre archaïque, est d’une évidence absolue. D’ailleurs, la même évidence se retrouve dans la tradition chrétienne, comme en témoignent la Légende dorée de Jacques de Voragine et les innombrables récits hagiographiques de toutes les époques, y compris les comptes rendus plus ou moins officiels des « apparitions », celles de la Vierge Marie en particulier.

Il serait cependant stupide de prendre tout à la lettre : les narrations abusent du symbole, et c’est grâce à ce moyen que le message peut se transmettre. Les « apparitions » des divinités préchrétiennes ou de la Vierge Marie, quel que soit leur degré de réalité, sont la preuve qu’il existe des moments privilégiés, dans des lieux également privilégiés, où s’établissent de subtils et mystérieux contacts entre le visible et l’invisible, entre le monde terrestre et ce qu’on appelle l’autre monde. Or, une étude attentive de tous ces textes débouche sur une extraordinaire constatation : chaque fois qu’il y a apparition – ou matérialisation – d’une entité divine ou spirituelle, c’est toujours à l’intérieur ou à proximité immédiate d’un lieu traditionnellement sacré selon la mémoire collective. C’est dans le lieu saint de Sichem, au chêne de Moré, que Yahveh apparaît à Abraham. C’est la tête appuyée contre une pierre sacrée (un « béthel ») que Jacob a son fameux songe de l’échelle. C’est sur le mont Sinaï, sommet consacré à l’antique dieu lunaire sémite Sin, que Yahveh se manifeste à Moïse. Ce ne sont là que trois exemples : il y en a en nombre illimité dans toutes les traditions religieuses ou mythologiques.

Cela veut dire que les manifestations de ce qu’on appelle, faute de mieux, le « surnaturel » ne se produisent pas n’importe où. Dans une admirable scène de La Machine infernale, Jean Cocteau fait apparaître le fantôme de Laërte à l’endroit fangeux, marécageux et méphitique où se déversent les égouts de Thèbes : l’esprit du vieux roi, assassiné sans le savoir par Œdipe, prend une vague forme humaine dans les vapeurs nauséabondes qui s’exhalent du cloaque. On sait que tous les marécages sont d’ailleurs propices aux « apparitions » de toutes sortes, ce qui fait ricaner les rationalistes, car plus l’environnement est flou, indécis, plus la lumière se brise à travers les gouttelettes d’eau en suspension, et plus les illusions d’optique sont nombreuses. C’est vite dit. Les marécages sont des lieux étranges où la vie et la mort se côtoient sans cesse et où s’opèrent de délicats échanges entre la dissolution et la régénération. AÀ priori, rien ne s’opposerait logiquement à ce que des entités spirituelles – bénéfiques ou maléfiques, là n’est pas la question – ne profitent de cet environnement pour se manifester de façon sensible. C’est également dans des grottes, près d’une source ou d’une rivière, dans une atmosphère chargée d’humidité en suspension que, dans l’ensemble des Pyrénées, apparaissent de mystérieuses « dames blanches ». Et ce qui est arrivé à Bernadette Soubirous, à Lourdes, sans pour autant nier quoi que ce soit de la présence réelle de la Vierge Marie, est un phénomène du même type.

On sait maintenant que la surface terrestre est parcourue par des courants magnétiques, par des courants dits telluriques, par certaines lignes de force dont on ignore la nature exacte. On sait aussi que le sous-sol est traversé par des eaux qui ruissellent ou stagnent selon les cas et que ces eaux émettent des ondes qui peuvent perturber le comportement des êtres vivants, et tout cela sans parler de la radioactivité naturelle, notamment dans les roches cristallines, ou encore des failles de l’écorce terrestre, endroits sensibles par excellence, ou encore des masses d’origine volcanique. L’ensemble de ces phénomènes constitue un véritable tissu vibratoire qui ne peut être sans influence sur la vie biologique ou psychologique des individus.

Or ces lignes, ces courants, se rencontrent fatalement, s’interpénètrent et forment ce qu’on appelle des nœuds. Et ces nœuds, selon leur degré de complexité, sont à l’origine de turbulences qui peuvent être beaucoup plus fortes, quelle que soit leur polarité, positive ou négative. On a supposé à ce propos que les menhirs, ces pierres brutes dressées par les peuples du néolithique, pouvaient être des « points de fixation » des énergies telluriques, de véritables points d’acupuncture sur la surface terrestre, soit pour neutraliser des forces négatives, soit pour en réveiller de positives, toujours pour assurer un équilibre du tissu vibratoire. Et il ne faudrait pas oublier non plus les points de jonction entre les vibrations telluriques et les influences venues de l’ensemble de l’univers, rayons ou courants cosmiques qui, eux aussi, ont une incontestable action sur les êtres et les choses. Rien n’est isolé dans l’univers, mais l’homme dit civilisé a quelque peu perdu l’antique conscience cosmique qui était celle de ses lointains ancêtres.

C’est cette conscience cosmique, ressentie bien davantage qu’intellectualisée, qui est à l’origine des lieux sacrés : on savait, sans pouvoir l’expliquer ni même l’exprimer, que tel ou tel endroit était propice à une fusion entre le visible et l’invisible, entre l’ici-bas et le très-haut, fusion souvent symbolisée par la colline, le tertre artificiel, l’île, la clairière et également l’arbre, point de communication idéal et vivant entre le ciel et la terre. Et lorsque l’être humain a perdu cette conscience cosmique au profit d’une conscience analytique, il a continué malgré tout, en perpétuant des usages, à établir des sanctuaires dans les mêmes endroits : combien d’églises chrétiennes se trouvent-elles ainsi situées à l’emplacement d’un temple gallo-romain, lui-même bâti sur un nemeton gaulois, lui-même ancien sanctuaire mégalithique !

Tout se passe comme si, dans l’ordre inconscient du monde, les générations successives se rattachaient, sans savoir pourquoi, à une révélation originelle dont la formulation est aujourd’hui complètement perdue. Mais cette « révélation » est, semble-t-il, beaucoup plus la conséquence d’une sympathie entre l’homme et l’univers que de l’intervention brutale et parfois intempestive d’un individu qui serait l’incarnation – ou l’apparence – d’une divinité. On le sait, les formes attribuées à cette divinité sont toujours culturelles : elles résultent nécessairement d’une projection de l’imaginaire sur une « entité », indéfinissable et immatérielle par principe, quelles que soient son essence et sa réalité intrinsèque. En un sens, placé dans certaines conditions sociales et psychologiques, isolé en un lieu qui provoque une rupture entre le matériel et le spirituel, l’individu humain ne peut que décrocher et parvenir dans une dimension de conscience totalement différente de celle dans laquelle il a l’habitude d’évoluer. Mais comme il s’agit d’une expérience individuelle, il ne peut en rendre compte qu’en habillant ce qu’il voit d’un vêtement qui sera sensible et compréhensible par autrui.

Il ne s’agit pas ici de douter de la réalité des « apparitions », mais de montrer par quels mécanismes subtils ces « apparitions » prennent corps dans l’imaginaire, et au-delà, dans la représentation artistique. Ainsi est posé le problème de la figuration des dieux, d’une façon générale, et de la visualisation de la Grande Déesse universelle à travers toutes ses métamorphoses historiques, sociologiques, culturelles et même théologiques. Car des « Vénus » paléolithiques à la pâle « Sainte Vierge » saint-sulpicienne, c’est le même phénomène qu’on peut observer à travers les innombrables mutations provoquées par l’esprit humain.

Mais là encore, rien n’est gratuit dans ces représentations : elles obéissent toutes à une logique implacable encore que très souvent inconsciente. Le schéma originel transparaît toujours à travers les vernis idéologiques successifs, et c’est évidemment un schéma obligatoire dans lequel se trouvent concentrées les deux caractéristiques essentielles de la notion de Grande Déesse, la féminité et la maternité (qui ne coïncident pas forcément). Et de même que le lieu sacré a été choisi en fonction de différents facteurs, de même la représentation a été la plupart du temps choisie en fonction du lieu même où elle doit se trouver de façon qu’il y ait harmonie entre l’image et son environnement immédiat. Il est bon de rappeler à ce sujet un canevas légendaire rencontré d’innombrables fois et qui concerne la découverte fortuite d’une statue enfouie dans le sol ou cachée dans un buisson. Généralement, la découverte est le fait d’un paysan qui laboure, ou qui s’étonne de voir ses bœufs s’arrêter toujours au même endroit. La statue est exhumée. Elle est souvent informe ou très altérée, mais personne ne doute qu’il s’agisse d’une statue de la Vierge (ou de sainte Anne, ce qui, nous le verrons, revient au même). Pour protéger cette statue et bien entendu lui rendre un culte, on l’emporte à l’église paroissiale où elle devient objet de vénération. Mais, toutes les nuits, elle disparaît de l’église, et on la retrouve le lendemain à l’endroit de la découverte, preuve évidente que c’est là qu’elle veut être vénérée. D’où la construction d’une chapelle isolée qui deviendra lieu de pèlerinage. Ce thème légendaire est riche de significations.

Les fables, aussi extravagantes qu’elles puissent paraître, rendent toujours compte d’une réalité tant intellectuelle que proprement historique. À la lumière des récits concernant les multiples « retours » d’une statue au lieu de sa découverte, on doit tirer des conclusions qui sont autant de certitudes. Passons sur l’aspect « surnaturel » de la chose, il n’est que la résultante d’une symbolisation qui doit frapper les esprits. La première certitude concerne le lieu : si, dans des temps très anciens, une statue avait été érigée en un endroit déterminé, c’est que sa présence s’y imposait comme un élément de concentration, de cristallisation, des différents courants magnétiques, telluriques ou cosmiques. En ce sens, la statue était indispensable à cet endroit précis : une fois déplacée, même pour d’évidentes raisons de conservation, même dans le but très honorable de lui rendre un culte, cette statue perdait toute son efficacité. Et si l’on va jusqu’au bout de ce raisonnement, on est amené à penser que toutes les statues, aussi bien les statues dites païennes que chrétiennes, qui ont été sauvées de la destruction et qu’on a abritées dans des musées ont perdu toute valeur religieuse ou spirituelle : il n’en subsiste plus que l’aspect artistique, incontestable, mais d’une importance bien minime par rapport à la totalité originelle. Toute statue exilée dans un musée devient un objet sans vie.

Une seconde certitude concerne ce qu’on peut appeler, en utilisant un terme emprunté à la magie, la charge de la statue elle-même. Une statue a été façonnée dans un but déterminé et en fonction du lieu où elle doit se dresser : elle est donc chargée d’intentions particulières : une représentation dite Notre-Dame-des-Marais ne peut avoir ni la même fonction ni les mêmes caractéristiques qu’une statue dénommée Notre-Dame-des-Neiges. Et les intentions profondes marquent obligatoirement la facture de l’œuvre, celle-ci acquérant inévitablement une certaine « onde de forme » en rapport à la fois avec la « charge » et avec le lieu où elle doit se dresser. C’est d’ailleurs pourquoi de très nombreuses statues de la Vierge, dont les originaux ont été détruits soit pendant les guerres de Religion, soit pendant la Révolution, et qui ont été refaites par la suite (même avec incrustation de la statue primitive), n’ont strictement aucune valeur d’efficacité : elles ne sont que le rappel d’un état antérieur dans la mémoire collective. Quant aux innombrables statues de plâtre qui parsèment les églises et chapelles à travers la France actuelle, elles n’ont pas plus de valeur que les copies d’œuvres antiques qui abondent dans les musées archéologiques. Leur seul intérêt est d’ordre documentaire. Mais il est vrai que les sanctuaires, en cette fin de XXe siècle, ont tendance à devenir des musées : on se contente de conserver (avec d’ailleurs le maximum de garanties) ce qui n’est plus vivant. Ainsi s’exprime la nostalgie des temps à jamais révolus… Si la célèbre grotte de Lascaux est fermée au public – et si elle est reconstituée, en copie, non loin de là –, c’est dans une excellente intention : la sauvegarde d’un patrimoine culturel incomparable. Mais où est donc le patrimoine spirituel dans tout cela ?

Une troisième certitude s’impose : un sanctuaire, qu’il soit chrétien ou qu’il soit antérieur au christianisme, perd tout ou partie de sa valeur efficace lorsqu’on le vide des éléments qui le constituaient. Le louable souci de sauvegarder des chefs-d’œuvre artistiques en les mettant à l’abri des vols possibles ou des actes de vandalisme, affaiblit inévitablement la portée spirituelle d’un sanctuaire, même si l’on se contente de mettre sous clef, dans une armoire de sacristie, une statue qui était faite pour se dresser à un endroit bien précis du sanctuaire. Quant aux remaniements et autres innovations dont le but avoué est de faciliter aux fidèles la compréhension du rituel, ils se traduisent par des aberrations et des contresens qui ne semblent même pas effleurer l’esprit d’un clergé beaucoup trop centré sur la communication au détriment de la spiritualité. Le déplacement du maître autel, autrefois placé à l’endroit le plus énergétique de l’église, vers la croisée du transept représente une méconnaissance totale des subtilités du sacré. Quant aux statues qui gênent la visibilité et qui sont reléguées n’importe où, on ne les compte plus. C’est ainsi que les églises et les cathédrales, de sanctuaires qu’elles étaient, ne sont même plus des musées, revêtus malgré tout d’une certaine aura sacrée, et deviennent souvent de simples salles de spectacle. Signe des temps, quand le sacré disparaît sous les fallacieuses colorations du profane…

Il faut certes s’adapter, mais on regrettera qu’une louable volonté de se rendre accessible au plus grand nombre tourne systématiquement au « misérabilisme ». La fin du XIXe siècle et le début du XXe, avec sa dose d’athéisme et d’anticléricalisme, et par voie de conséquence la résurgence d’un fanatisme religieux coupé de toute racine traditionnelle, sont tombés dans les pièges d’un scientisme mal digéré. On s’est mis à construire des églises n’importe où et n’importe comment, sans référence à une quelconque géographie sacrée. On a multiplié, grâce aux progrès de la technique, les statues de plâtre dites saint-sulpiciennes dont la valeur intrinsèque est aussi nulle que les qualités artistiques extérieures. Et, sur un plan proprement archéologique, on a vidé les sites sacrés de tout ce qu’ils contenaient encore de vivant au profit de ces nouveaux temples laïques que sont les musées. Quant aux brocanteurs et aux antiquaires de tous bords, ils ont fait fortune en revendant très cher à des amateurs éclairés des objets sacrés arrachés pour des sommes ridicules à la naïveté ou à l’incompétence de certains membres du clergé. La rupture semble alors totale avec le courant spiritualiste qui, surgi de la nuit des temps, s’était manifesté avec tant de force et d’efficacité pendant d’innombrables siècles.

 

Et pourtant, aussi bien dans les couches populaires que parmi les élites intellectuelles, jamais le culte de la Vierge Marie n’a été plus intensément vécu. Ce n’est certes pas la grande époque des XIIe et XIIIe siècles qui a vu l’éclosion de tant de sanctuaires dédiés à Notre-Dame : l’enthousiasme n’est plus spectaculaire et se réfugie dans la mystique individuelle, mais l’image de la Theotokos brille de tous ses feux dans l’ombre où l’ont rejetée les prétentions de la civilisation industrielle à expliquer rationnellement le monde. Les « apparitions » de la Vierge, quelque discutables qu’elles puissent être parfois, comme à La Salette, se succèdent à un rythme étonnant, même si l’Église officielle se garde bien de cautionner telle ou telle manifestation qu’elle juge suspecte ou intempestive. On restaure certains sanctuaires tombés en désuétude. On protège de plus en plus, apparemment pour des motifs culturels, des endroits qu’on aurait classés cent ans auparavant comme des monuments à la gloire de la superstition humaine. Il faut dire que l’« histoire des religions » se développe de plus en plus à la faveur des nouvelles découvertes archéologiques ou linguistiques et que, bien souvent, ces historiens s’aperçoivent avec stupéfaction que la Grande Déesse des temps anciens n’a jamais cessé de parler aux humains le langage d’une éternelle féminité.

Et ce langage est accessible à tous : sa teneur affective le dispense de toute considération d’ordre logique. Un enfant n’a nul besoin de décrypter les rapports complexes qu’il entretient avec sa mère : il se contente de les vivre, même si, selon son tempérament, il se trouve amené à privilégier telle ou telle caractéristique. La Vierge est en effet, par sa nature, susceptible de revêtir tous les aspects qu’il plaira à son dévot de lui attribuer : elle est la Mère innombrable, à la fois collective et individuelle, maternelle et filiale, exigeante et indulgente, souffrante et glorieuse, matière et esprit, maîtresse des origines et servante du Seigneur. C’est le message que tentent de faire passer les fameuses litanies de la Vierge, trop souvent galvaudées, et qui sont pourtant un admirable condensé des fonctions virginales : « Miroir de justice, siège de sagesse, vase spirituel, rose mystique, tour d’ivoire, arche d’alliance, porte du ciel, étoile du matin, reine des anges », mais aussi « consolatrice des affligés, refuge des pécheurs et reine de tous les saints », autrement dit la grande reine qui préexiste aux temps et dont le visage brillera encore bien après la consommation des siècles.

Ces litanies sont révélatrices d’une conception spécifique de la Vierge en tant que symbole d’une communauté. On sait que, tout en empruntant des formules à des prières d’origine grecque, les litanies sont un rituel celtique archaïque passé ensuite dans le primitif christianisme irlandais à partir duquel elles ont envahi l’ensemble du monde chrétien : il s’agit bel et bien, à travers des appellations diverses, nécessairement analytiques, de retrouver l’unité perdue, de reconstituer la « communion des saints », l’ensemble des saints étant bien entendu les enfants de cette mère universelle dont Jésus le Nazaréen est l’un des membres exemplaires, le guide sur la voie de ce retour à l’unité. Et qui donc mieux que la femme, en ses multiples composantes, peut exprimer l’interdépendance des êtres et des choses au sein d’un cosmos pensé et réalisé par le Dieu primordial ?

Il faut évidemment dépasser le stade de la piété, comprise en ses aspects les plus puérils et surtout les plus réducteurs. La « piété » ne consiste pas à obéir aveuglément à un rituel : c’est un état d’esprit, une ouverture vers une totalité que la faiblesse inhérente à l’humain a peine à entrevoir. Seuls les mystiques et les artistes qui font de leur art l’équivalent d’une prise de conscience universelle peuvent s’élever au-dessus des brouillards qui s’interposent entre l’apparence et l’essence. « Première créature issue de la pensée de Dieu, c’est par elle [la Vierge] que toutes les autres ont reçu l’existence » (Thomas d’Aquin). « De même que le Seigneur en créant toutes choses est leur souverain, Dominus omnium, de même la Vierge, en réparant toutes choses par les mérites, est la Mère et la maîtresse de toutes choses, Domina rerum » (Anselme de Canterbury). Et, dans l’esprit tourmenté de Gérard de Nerval, de fulgurantes lumières zèbrent un ciel de tempête : « Je reportai ma pensée à l’éternelle Isis, la mère et l’épouse sacrée ; toutes mes aspirations, toutes mes prières se confondaient dans ce nom magique, je me sentais revivre en elle, et parfois elle m’apparaissait sous la figure de la Vénus antique, parfois aussi sous les traits de la Vierge des chrétiens » (Aurélia). Ici, l’accusation de syncrétisme ne tient pas : il s’agit d’une réalité beaucoup plus profonde et inhérente à la nature humaine.

Cette réalité de la Mère innombrable échappe en effet à toute classification et ne se contente d’aucune formulation dogmatique, quel que soit le système religieux considéré. C’est ainsi qu’on peut découvrir l’un des hommages les plus vibrants, les plus sincères, les plus justes, et probablement aussi le plus émouvant, à la Grande Déesse universelle dans l’étrange récit de L’Âne d’or, de l’auteur latin du Bas-Empire Apulée, initié aux mystères isiaques et pétri de culture hellénistique. Il fait ainsi parler son héros, Lucius, qui est son double : « Reine du ciel, que tu sois Cérès nourricière, mère et créatrice des moissons, […] qui hante maintenant les champs d’Éleusis ; ou Vénus céleste, qui, après avoir aux premiers jours du monde uni les sexes contraires en donnant naissance à l’Amour et perpétué le genre humain par un éternel renouvellement, reçoit maintenant un culte dans le sanctuaire de Paphos entouré des flots ; ou la sœur de Phœbus, qui, en soulageant par des soins apaisants les femmes en travail, a suscité des peuples entiers, et qu’on vénère à présent dans le temple illustre d’Éphèse ; ou la terrible Proserpine aux hurlements nocturnes et au triple visage, qui réprime les assauts des larves, tient fermées les prisons souterraines, erre çà et là dans les bois sacrés, et qu’on rend propice par des rites divers – toi qui répands ta lumière féminine sur tous les remparts, nourris de tes humides rayons les semences fécondes, et dispenses dans tes évolutions solitaires une clarté incertaine – sous quelque nom, par quelque rite, sous quelque aspect qu’il soit légitime de t’invoquer –, assiste-moi dans mon malheur » (L’Âne d’or, XI, 2).

Telle est la prière du croyant, et peu importe la religion à laquelle il prétend appartenir. Et l’invocation se fait évocation, la Déesse apparaît et parle à son tour : « Je viens à toi, Lucius, émue par tes prières, moi, mère de la nature entière, maîtresse de tous les éléments, origine et principe des siècles, divinité suprême, reine des mânes, première entre les habitants du ciel, type uniforme des dieux et des déesses. Les sommets lumineux du ciel, les souffles salutaires de la mer, les silences désolés des enfers, c’est moi qui gouverne tout au gré de ma volonté. Puissance unique, le monde entier me vénère sous des formes nombreuses, par des rites divers, sous des noms multiples. Les Phrygiens, premiers-nés des hommes, m’appellent mère des dieux, déesse de Pessinonte ; les Athéniens autochtones, Minerve cécropienne ; les Cypriotes baignés des flots, Vénus paphienne ; les Crétois porteurs de flèches, Diane dictynne ; les Siciliens trilingues, Proserpine stygienne ; les habitants de l’antique Éleusis, Cérès actéenne ; les uns Junon, les autres Bellone, ceux-ci Hécate, ceux-là Rhamnusie. Mais ceux que le dieu Soleil éclaire à son lever de ses rayons naissants, de ses derniers rayons quand il penche vers l’horizon, les peuples des deux Éthiopies et les Égyptiens puissants par leur antique savoir m’honorent du culte qui m’est propre et m’appellent de mon vrai nom, la reine Isis » (L’Âne d’or, XI, 5). Et si Apulée avait eu quelque connaissance des traditions celtiques extrême-occidentales, il n’aurait pas manqué d’ajouter les noms de Dana ou Anna, de Brigit, de Macha, de Morrigane ou Rhiannon, la « grande reine », ou encore Arianrod, la « roue d’argent », pour ne citer que quelques appellations parmi tant d’autres, désignant toutes la même et unique divinité féminine des Commencements.

Mais la Déesse ne se contente pas de parler à Lucius, elle lui apparaît, et la description qu’en donne Apulée a de quoi laisser rêveur : « Merveilleuse apparition, et dont à vous aussi je m’efforcerai de donner une idée, si toutefois la pauvreté du langage humain m’en accorde le moyen […]. Tout d’abord, sa riche et longue chevelure, légèrement bouclée, et largement répandue sur sa nuque divine, flottait avec un mol abandon. Une couronne irrégulièrement tressée de fleurs variées enserrait le sommet de sa tête. En son milieu, au-dessus du front, un disque aplati en forme de miroir, ou plutôt imitant la lune, jetait une blanche lueur. À droite et à gauche, il était flanqué des deux volutes de deux vipères à la tête dressée, et au-dessus s’inclinaient en outre les épis de Cérès. Sa tunique, de couleur changeante, tissée du lin le plus fin, était tour à tour blanche comme le jour, jaune comme la fleur du crocus, rougeoyante comme la flamme. Mais ce qui surtout et par-dessus tout éblouissait mes yeux, c’était un manteau d’un noir intense, resplendissant d’un sombre éclat. Faisant tout le tour du corps, il passait sous le bras droit pour remonter jusqu’à l’épaule gauche, d’où son extrémité libre retombait par-devant en formant un nœud, pendait en plis étagés jusqu’au bord inférieur et, terminé par un rang de franges, flottait avec grâce. La bordure brodée, ainsi que le fond de l’étoffe, était semée d’étoiles étincelantes, au milieu desquelles une lune dans son plein exhalait ses feux. Et tout au long de la courbe que décrivait ce manteau magnifique régnait sans interruption une guirlande composée entièrement de fleurs et de fruits. Quant aux attributs de la déesse, ils étaient fort divers. Sa main droite portait un sistre de bronze, dont la lame étroite, recourbée en forme de baudrier, était traversée de quelques petites tiges qui, sous la triple secousse du bras, rendaient un son clair. À sa main gauche pendait une situle en or, et l’anse en était surmontée, à sa partie saillante, d’un aspic qui dressait la tête en enflant largement son cou. Ses pieds divins étaient chaussés de sandales tressées avec les feuilles du palmier, l’arbre de la victoire. C’est sous cet imposant aspect que la déesse, exhalant les parfums heureux de l’Arabie, daigna m’adresser la parole17 ».

Tout y est. Ainsi se présenteront, au cours des siècles, aux innombrables « voyants » du christianisme, la Belle Dame, au vêtement « couleur du temps ». Rien n’y manque, ni le manteau, ni la couronne, ni même le serpent (celui-ci, dans l’iconographie chrétienne, étant rejeté aux pieds de la Vierge, bien entendu !). Quant à la beauté de l’apparition, elle s’impose, comme elle s’imposera avec une force multipliée lorsque les « voyants » de la Vierge Marie seront des bergers ou des bergères pauvres et dépenaillés : ceux-ci ne prendraient jamais au sérieux une apparition qui aurait l’aspect d’un laideron ou qui serait vêtue de hardes. Encore une fois, il ne s’agit pas de nier la réalité de telles apparitions, mais d’observer que ces « apparitions » reçoivent toutes les projections culturelles idéalisées – et fantasmatiques – de ceux qui en sont, ou qui s’en prétendent, les témoins. Le mystère, en lui-même, demeure entier.

Car malgré les revêtements socioculturels différents et même divergents, une constante demeure dans la représentation de la Vierge mère. La Diane d’Éphèse, telle qu’elle est figurée en une statue du Nouveau Conservatoire de Rome, porte une tour en guise de diadème, a des seins innombrables et un ventre recouvert de créatures non moins innombrables, mais elle est quand même Marie, mère de tous les hommes, la « tour de David » des litanies : la signification symbolique en est identique. Quant à la Cybèle antique qui se lamente en portant sur ses genoux le corps pantelant d’Attis, son fils-amant, on est bien obligé de la reconnaître dans la pietà si commune dans le monde chrétien, cette Mater dolorosa en laquelle peuvent se cristalliser les pulsions maternelles de toute femme.

Les Pères de l’Église ne se sont pas fait faute de dénoncer cette identification. Alors que « l’Apocalypse dénonce en Attis le monstre, et en Cybèle la Grande Mère des prostituées et des ordures de la terre, saint Augustin la considère comme la plus scandaleuse de toutes les divinités : “La Grande Mère l’emporte sur tous les dieux ses enfants, non par l’excellence de la divinité, mais par l’énormité du crime. C’est une monstruosité qui fait pâlir celle de Janus. Il n’est hideux que par la difformité de ses statues, elle est hideuse par la cruauté de ses mystères. Lui n’a de membres superflus qu’en effigie. Elle mutile réellement les membres humains. Les désordres, les incestes de Jupiter sont en dessous de cette infamie. Séducteur de tant de femmes, Jupiter ne déshonore le ciel que du seul Ganymède, mais elle, par ses efféminés de profession, souille la terre et outrage les cieux.” Saint Augustin fait ici allusion aux galles, ces prêtres qui se travestissent en femmes et se châtrent même comme l’a fait leur modèle Attis. Mais, ce faisant, l’évêque d’Hippone oublie que, dans le cadre du christianisme officiel, les prêtres se châtrent moralement et symboliquement en acceptant de renoncer à toute activité sexuelle. Le culte de Cybèle ne manque pourtant pas de points communs avec la religion chrétienne. Le sacrifice du Fils qui meurt et ressuscite ne fait pas défaut à cette dernière. La Grande Mère ne manque pas non plus, mais sa figure se scinde en celle de la Vierge, mère douloureuse, et celle du Dieu terrible qui voue son fils à la mort. Mais sans doute est-ce en raison de ces analogies même que le culte de Cybèle et d’Attis fut si violemment attaqué par les premiers chrétiens18. »

Au fond, la grande vérité en ce domaine est celle si magnifiquement exprimée par Gérard de Nerval dans Les Chimères : « La treizième revient, c’est encore la première… »

La grande déesse
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